PATIENCE ET PERSÉVÉRANCE EN CONSERVATION : Récit des étapes préalables à la numérisation de la collection d’archives de Samuel Guichenon – Épisode 2
Chronique de la conservation de la collection Guichenon : reprise d’une intervention précédemment inachevée
Revenons sur le traitement de la collection d’archives de Samuel Guichenon. (Épisode 1) Avant sa numérisation, une préparation de la collection était indispensable. Ce deuxième épisode se concentre d’abord sur les coulisses de cette opération, puis de manière plus technique revient sur les traitements mis en œuvre.
Un traitement de restauration incomplet mené entre 1992 et 2012
Jusqu’à la fin du XXe siècle, les restaurations sont généralement peu documentées. Il est donc souvent difficile pour le conservateur et les restaurateurs contemporains d’identifier les traitements antérieurs effectués (nature des produits utilisés). Le cas de la collection Guichenon ne fait pas exception : l’équipe actuelle de conservatrices-restauratrices n’a donc disposé que de quelques informations succinctes pour éclairer les choix précédents.
C’est avec le constat du mauvais état des reliures et des difficultés à les communiquer en salle de lecture (fonds de cahiers inaccessibles, coutures cassées, feuillets déchirés difficiles à manipuler sans risque de perte) que les premières interventions sont lancées en 1992.1
Un démontage systématique des pièces d’archives de leur reliure (probablement en parchemin mais non conservée) est suivi d’un montage sur onglets reliés. L’opération fut longue et complexe : en vingt ans, 22 volumes sur 36 passèrent par l’atelier.
Les seules instructions dont l’équipe disposait sur la réalisation de ces montages sur onglets et les opérations de reliure et dorure sont consignées sur un carton gabarit transmis par l’ancienne équipe.On peut y lire : « ½ veau havane – 5 nerfs – gardes blanches. Largeur de peau pour le mors : 3.8 cm. Dimensions des cartons : 47.3 x 35.2cm (carton N°16 ou 18 sinon 20) ». L’emplacement des grecques et des supports de couture est repéré sur le gabarit ainsi que les zones de dorure sur le dos. Est également mentionnée la taille des caractères (609). Enfin les emplacements pour les mentions « Guichenon », « Tome [X] » et « H 97 » (la cote) complètent les informations. Le tout est accompagné des échantillons de cuir et de papier marbré.
Le montage devait se faire en répartissant les documents, sur la hauteur retenue, pour limiter la montée du dos. Les pièces pouvaient être cousues lorsqu’elles étaient en cahiers, ou collées pour les pièces en feuille. Une foliotation au crayon fut apposée de manière systématique au démontage. Le choix de la dimension de la reliure s’était fait au vu de la dimension des plus grands documents en parchemin dépliés. Mais certaines chartes, trop grandes, n’ont finalement pas été mises à plat durant cette première campagne de restauration.
Les matériaux employés et les techniques mises en œuvre sur les documents ont été peu documentés. C’est l’étude menée à la reprise du projet (présentée ci-après) qui permettra de comprendre plus en détail les types d’interventions menées sur ces vingt années.
En 2012, la concomitance de plusieurs événements stoppa l’opération. On constata d’une part que le système ne convenait pas à la consultation de certains volumes en salle de lecture : des pièces d’archives étaient en effet dégradées lors des manipulations.
On chiffra l’achat du papier fait main nécessaire pour mener à bien le travail : le coût global était estimé à 26 000 €. Au regard de l’insatisfaction vis-à-vis du système de montage, source de dégradation, un bilan et une réévaluation de la méthode semblaient donc nécessaires. Le projet fut mis en attente pendant quelques années.
La reprise du projet qui mènera au chantier de 2021 : un nouveau projet de conservation
Entre 2016 et 2018, des échanges ont lieu entre la direction des Archives départementales de l’Ain et la Bibliothèque historique de médecine de Montpellier. Les premières souhaitaient mettre à disposition de leurs lecteurs les documents relatifs à leur territoire contenus dans cette collection. Une solution rapide aurait été de numériser les microfilms mais elle fut écartée rapidement : les images fournies en niveaux de gris, de qualité inégale, auraient été peu satisfaisantes à l’ère du numérique et de la couleur.
En 2019, un mécène privé est présenté par les Archives départementales de l’Ain à la Bibliothèque interuniversitaire de Montpellier. Il accepte de financer une partie de l’opération et c’est en février 2020, grâce au soutien et à l’aide financière décisive de la Bibliothèque nationale de France, que le projet est définitivement lancé. La numérisation de l’ensemble de la collection permettra d’assurer un rendu homogène du point de vue de la conservation comme de la numérisation. Ainsi, grâce à ces partenariats, il est possible de renforcer l’équipe de l’atelier de conservation-restauration par le recrutement d’un conservateur-restaurateur à temps plein pour l’opération pour une durée de six mois.
Pour cette opération, le partenariat avec la BnF ayant également pour objectif la mise en ligne sur Gallica, l’externalisation de la numérisation est aussi un élément important dans la préparation des pièces d’archives à prendre en compte. Les équipes de Montpellier procédant habituellement en interne pour la numérisation des collections patrimoniales, puis à une mise en ligne sur la bibliothèque numérique patrimoniale Foli@.
Cette externalisation aura in fine un impact sur le flux de travail de l’atelier de conservation-restauration qui a vu ses modes opératoires légèrement modifiées et « contraintes » par l’envoi de la collection chez le prestataire de numérisation.
Ainsi le chantier a mobilisé l’ensemble de l’équipe pendant plus d’une année :
- À temps plein, une des conservatrices-restauratrices, cheffe de projet, Laury Grard, est chargée de la conception et rédaction des procédures et du suivi opérationnel du chantier, assistée dans l’opérationnel par Morgane Vaucher, conservatrice-restauratrice recrutée spécialement pour ce projet.
- Les deux autres membres de l’atelier, Anne-Sophie Gagnal et Lise Marandet, apportent une aide ponctuelle (prise en charge de certains recueils, logistique, suivi et commande du matériel), tout en poursuivant d’autres chantiers sur les collections patrimoniales des bibliothèques universitaires de Montpellier.
L’étude sur l’état matériel comme préalable à ce nouveau projet de conservation
Cette collection était parfaitement identifiée au sein de la Bibliothèque Historique de Médecine de Montpellier. Elle avait fait l’objet d’un travail d’identification et de catalogage des documents d’archives contenus dans chaque recueil et avant l’opération ici décrite l’ensemble était déjà accessible en ligne sur Calames (le catalogue des archives et des manuscrits des bibliothèques universitaires françaises).
En 2019, L’étude préalable aux interventions, menée par deux restauratrices sur une dizaine d’heures, a permis l’examen matériel des 34 volumes de la collection. Elle s’est appuyée sur les informations disponibles sur Calames ainsi que sur la méthode mise en place lors de l’étude de la collection des manuscrits, menée par l’atelier de conservation-restauration entre 2016 et 2018.2
Le temps imparti ne permettant pas une observation pièce à pièce, un système d’évaluation de chacun des recueils a été préféré. Un dossier photographique pour chaque volume complète l’étude et permet d’enrichir l’étude générale des manuscrits.
L’utilisation d’un thesaurus a permis de formuler des critères d’observation et des intitulés précis pour l’identification et l’évaluation de l’état de conservation de chaque composante du recueil, garantissant l’homogénéité des données et leur exploitation à des fins statistiques.
Les données collectées ont été divisées en trois rubriques :
- Les informations générales d’identification du volume par un ensemble de champs descriptifs : numéro de recueil, désignation, dimensions, contenu (recueil de documents d’archives ou monographie). Cette description n’est pas vouée à être exhaustive, mais à dresser une fiche d’identité de l’ouvrage.
- La description physique et l’évaluation d’état des volumes selon quatre parties consacrées respectivement à leur structure, aux supports des documents d’archives, aux techniques graphiques en présence et aux marques d’authentification telles que les sceaux, les cachets et les bulles pontificales. La méthode est identique pour les quatre parties : suite à l’identification, une évaluation du niveau général d’altération de 1 à 4 et les principales altérations sont renseignées.
- Les préconisations de conservation préventive et curative ainsi que de numérisation.
Les données sont ensuite mises en forme sur un tableur pour être comparées et produire des statistiques.
Le résultat de cette enquête montre que la collection présente une hétérogénéité dans le format et les structures de reliures, témoignant de plusieurs modifications au cours de son histoire matérielle :
- 22 recueils ont une reliure de format in-folio couverte de veau brun et de papier marbré par l’atelier de la BIU de Montpellier, entre 1992 et 2012.
- 11 recueils sont protégés par une reliure rigide en parchemin, d’un format proche de l’in-quarto. Ce type de structure est la plus ancienne de la série.
- Le recueil 34 déroge aux formes précédentes. Les documents ne sont pas reliés mais insérés dans une couverture rigide du XIXe siècle. L’étude historique éclaire la singularité de ce « tome 34 ». Le volume original, collecté par Prunelle, semble avoir été perdu lors de son transport vers Montpellier. Pour le « remplacer » le Dr. Kühnholtz, bibliothécaire de l’École de médecine, a rassemblé les documents épars issus des notes manuscrites de Guichenon ou de M. de La Valette, contenus dans les autres recueils.
- Deux derniers volumes, des inventaires, ont des reliures réalisées au XIXe siècle.

Tome 8.
Précédemment restauré.
Chaque pièce est montée sur un onglet de papier.
Collection Samuel Guichenon, H 97, BUHM, Université de Montpellier.

Tome 23.
Les pièces d’archives étaient assemblées en reliure, le tout protéger d’une couvrure recouverte de parchemin.
Collection Samuel Guichenon, H 97, BUHM, Université de Montpellier.
La collection se compose de 2467 pièces d’archives, soit près de 8000 feuillets.
La majorité des documents sont sur support papier : 23 recueils contiennent uniquement des documents papier (74% de l’ensemble) et 9 recueils renferment un corps d’ouvrage mixte papier-parchemin (26%). Les papiers rencontrés sont exclusivement occidentaux mais présentent une très grande diversité.
Les recueils comportent des documents manuscrits et imprimés ; ces derniers sont cependant minoritaires. La très large majorité des textes manuscrits présente des encres métallo-galliques clairement identifiées en raison de leur état de dégradation : migrations latérales et transversales, perforations (83% du corpus).3

Collection Samuel Guichenon, H 97, BUHM, université de Montpellier.
Un quart des documents présente des décors : dessins à la sanguine, enluminures, décors peints et armoiries. Enfin, douze recueils comportent des éléments sigillographiques. La quarantaine d’objets recensés a été classée selon quatre catégories : sceaux en cire, sceaux sous papier, cachets, bulles pontificales.

encre métallo-galique.
Collection Samuel Guichenon, H97T10, BUHM
Le bilan de l’état de conservation de la collection met ainsi en avant que les reliures en parchemin sont les structures les plus dégradées : les mors sont fendus, les dos et les coiffes sont lacunaires, un ou plusieurs supports de couture sont sectionnés entraînant la rupture de la couture voire la désolidarisation de la reliure et du bloc-texte. La consultation est très difficile sans risque de perte, la numérisation en l’état est impossible. De plus, ponctuellement, des documents sont directement pris dans la couture, ce qui les rend assez peu accessibles lors de la numérisation. (Certaines pièces ont été tournées et cousues de sorte que le texte, masqué par la couture, n’est pas lisible.)
Les tracés aux encres métallo-galliques sont souvent très dégradés avec des migrations latérales et transversales, voire des perforations du support. Le processus de dégradation chimique est toujours en cours, et ce même pour les ouvrages traités lors de la campagne de reliure. La mise en œuvre de traitements de stabilisation est indispensable.
Certains des traitements effectués durant la campagne précédente ont induit des problèmes de manipulation et limitent la qualité de la numérisation.
- Le montage sur onglets est parfois source de déchirures lors de la consultation des recueils : un nombre trop élevé de documents par onglet favorise le frottement bord à bord entre plusieurs pièces et le papier des onglets, trop mou, n’assure pas un maintien suffisant des documents.
- Certains doublages des documents au moyen de film Cerex®4 ont créé des tensions importantes et une instabilité mécanique croissante à chaque variation hygrométrique (Roche A., 1996, p. 547)
- La pose de pièces de renfort en papier épais ou en parchemin peut être source de tensions, donnant lieu à des déformations et des plis sur certains documents.
Enfin, de nombreuses dégradations s’expliquent par l’absence de conditionnement, ce qui est particulièrement préoccupant pour les sceaux : des écrasements et des pertes de matière irréversibles sont constatés.
Avec l’étude, la vue d’ensemble des matériaux constitutifs et l’estimation de leur état a permis de proposer des traitements cohérents et apporte une meilleure connaissance de cette collection. Elle a aussi grandement facilité l’estimation temporelle et budgétaire du projet.
Pour affiner les besoins, formuler les propositions de traitements et organiser le mieux possible le chantier, deux recueils ont été sélectionnés comme échantillons représentatifs des deux types de reliure rencontrés. Ils ont fait l’objet de tests de démontage et de traitements.
À partir du temps de traitement de ces deux recueils et des données collectées pendant l’étude de l’ensemble, un temps d’intervention a pu être défini par extrapolation : le temps moyen est estimé à 26 heures pour un recueil issu de la campagne de reliure antérieure et à 49 heures pour un recueil avec une reliure ancienne en parchemin. Le temps total de traitement est évalué à 1036 heures pour un conservateur-restaurateur seul.
Cette estimation a permis d’argumenter pour le recrutement d’un conservateur-restaurateur en renfort sur une durée de six mois.
Le démontage de l’ensemble des recueils est apparu comme prioritaire : les reliures « modernes », comme les « anciennes » en parchemin, posaient des problèmes d’accès au texte et entraînaient des manipulations dangereuses.

Dans l’épisode suivant nous vous proposerons de suivre plus en détail les opérations menées durant l’intervention.
À suivre….
- Des opérations antérieures mineures de maintenance ne peuvent être exclues. ↩︎
- Article “Bien connaitre sa collection, pour une gestion éclairée et raisonnée de la collection des manuscrits de la Faculté de médecine de Montpellier à l’étude“, Marandet L. et Gagnal A.-S., CRBC N°36-2020 : https://araafu.com/wp-content/uploads/2020/09/1508.pdf (consulté en mai 2026) ↩︎
- L’identification, plus fine, des encres ferro-galliques à l’aide de tests à la bathophénantroline n’a pas été menée en raison de l’extrême diversité des encres utilisées sur chacune des 2467 pièces d’archives de la collection. Qu’est ce que la bathophénantroline ? https://arsag.fr/products/test-de-migration ↩︎
- Dans l’épisode suivant nous vous proposerons de suivre plus en détail les opérations menées durant l’intervention.Dénomination commerciale d’un non-tissé polyamide, extrêmement réactif à l’humidité et plus résistant que le papier d’œuvre. ↩︎
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons Attribution Utilisation non commerciale Pas d’Œuvre dérivée 4.0 International. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont “Tous droits réservés”, sauf mention contraire.
OpenEdition vous propose de citer ce billet de la manière suivante :
Anne-Sophie Gagnal (3 juillet 2026). PATIENCE ET PERSÉVÉRANCE EN CONSERVATION : Récit des étapes préalables à la numérisation de la collection d’archives de Samuel Guichenon – Épisode 2. Ex Bibliotheca. Consulté le 12 juillet 2026 à l’adresse https://doi.org/10.58079/16ibf
